Conférencier 2007, Adrienne Clarkson
Symposium LaFontaine-Baldwin
2007 Conférence
Adrienne Clarkson
Pacific Ballroom, Fairmont Hotel
Vancouver, BC
Le 2 mars, 2007

Adrienne Clarkson
La Société de la Différence
C’est un honneur pour moi de
prononcer la 8e Conférence LaFontaine-Baldwin - une conférence qui rappelle la
mémoire des deux grands réformateurs du Haut et du Bas-Canada, Louis Hippolyte
LaFontaine et Robert Baldwin. Ces deux hommes ont vécu la redoutable décennie
allant de 1837, lorsque des rébellions ont frappé les deux parties du Canada,
jusqu’en 1848, quand des réformes sont finalement tombées en place. Ces
réformes ont changé la façon de se développer de notre société. Ces deux hommes
étaient l’un canadien-français et l’autre canadien-anglais et ils en sont
arrivés à instaurer le droit des élus à gouverner, et partant, à asseoir la
démocratie.
Comme l’a fait remarquer John Ralston Saul lors de la première de ces conférences il y a huit ans, “1848 a marqué le moment où la légitimité même de notre société s’est déplacée des élites coloniales vers les citoyens.” Cette instauration initiale de ce que nous appelons maintenant ‘un Gouvernement Responsable’ était loin d’être parfaite - en général, la population était pauvre et illettrée. Les femmes ne disposaient pas du droit de vote. Mais c’était quand même le début de quelque chose qui était tout à fait fondamental dans notre histoire et qui est survenu juste au moment approprié pour nous.
On pourrait croire qu’il ne s’est agi que de l’union de deux réformateurs du Canada anglais et du Canada français. Superficiellement, cela semble bien être le cas. Mais ces deux hommes voyaient loin et ils étaient déterminés. Ils ont porté leur regard vers le futur et ils ont vu ce que le Canada pourrait devenir s’il assumait son propre destin. Dans son adresse aux électeurs de Terrebonne (son comté au Québec), LaFontaine a dit en 1840, bien avant l’avènement d’un Gouvernement Responsable, qu’il y aurait un principe qui définirait le Canada dans le monde: à savoir que l’immigration était et continue d’être avant tout une question de citoyenneté. Car la poursuite de la mise en place d’un gouvernement responsable consistait en bonne partie en la création d’une société civile qui représente le sens le plus profond de l’exercice des pouvoirs des citoyens. LaFontaine dit précisément ceci:
“Le Canada est la terre de nos ancêtres; il est notre patrie, de même qu’il doit être la patrie adoptive des différentes populations qui viennent des diverses parties du globe, exploiter ses vastes forêts dans la vue de s’y établir et d’y fixer permanemment leurs demeures et leurs intérêts. Comme nous, elles doivent désirer, avant toute chose, le bonheur et la prospérité du Canada. C’est l’héritage qu’elles doivent s’efforcer de transmettre à leurs descendants sur cette terre jeune et hospitalière. Leurs enfants devront être, comme nous, et avant tout, des CANADIENS.”
Dans ce court paragraphe, tous les principes qui régissent notre vie en tant que Canadiens dans une société d’immigrants sont décrits. On ne l’a jamais mieux dit. Prenez note des mots clés: “patrie adoptive”, “diverses parties du globe”, “fixer permanemment leurs demeures”, “désirer avant toute chose le bonheur et la prospérité du Canada”, “cette terre jeune et hospitalière”. Quand vous analysez ce paragraphe, vous y trouvez tout ce qui a fait que nous ayons vécu ensemble pendant les cent cinquante ans qui ont suivi. On ne l’a jamais mieux dit et cela doit continuer d’être notre guide au moment où nous entrons dans le vingt et unième siècle et où nous observons l’évolution logique de ce qui s’est passé grâce à notre foi fondamentale en ce que Louis LaFontaine avait d’abord exprimé.
À l’époque où je grandissais, il y avait comme une ombre qui flottait sur nous quand nous nous trouvions si grands, si divers. Le simple fait que nous n’étions pas tous semblables, que nous venions d’une infinité de cultures, de philosophies, de croyances religieuses, de races différentes, ce fait, dis-je, a été progressivement accepté et il est maintenant intégré dans notre vie. Le grand danger est de ne pas savoir comment nous en sommes arrivés là. Nous ne comprenons pas le cheminement qu’il a fallu faire. Le moteur de ce changement nous est inconnu, et son combustible a peut-être été très différent de ce que nous croyons. Et si nous ne savons pas ce qui nous amenés jusqu’ici, nous courons le grand danger de ne pas pouvoir aller plus loin.
C’est la différence qui définit maintenant notre société, au Canada. L’accommodement d’anglophones et de francophones, de catholiques et de protestants, témoigne de cette vérité fondamentale. Le fait de reconnaître que notre société inclut une troisième composante, les peuples aborigènes, est essentiel mais n’a malheureusement pas connu le même succès.
Nous devons examiner comment nous avons les mêmes valeurs mais sous des apparences tellement distinctes. Est-ce qu’il y a entre nous des différences profondes, intellectuelles et morales, ou bien mettons-nous sur le dos vulnérable des différences visibles le poids très lourd d’une signification paralysante? Si nous excluons le visible, qui sommes-nous en tant que peuple? Pourquoi traitons-nous la différence avec un mélange d’appréhension et d’acceptation?
Commençons par l’idée de ce que nous sommes en tant que pays. Je crois que nous sommes un pays qui est le produit de sa propre imagination, tout comme les peuples aborigènes ont toujours imaginé leur territoire et l’ont inclus dans leur compréhension, dans leur sentiment qu’il fallait vivre près de la terre et en être responsable. Nous vivons dans un territoire imaginé parce que nous ne pouvons connaître qu’un nombre limité de personnes pendant notre vie; même une Gouverneure générale qui parcourt le pays et qui rencontre des gens sans arrêt pendant six ans ne va pas connaître plus de 30,000 personnes, en tout et partout. La plupart d’entre nous, dans notre vie privée, ont un cercle bien plus petit que celui-là et nous ne pouvons donc pas, en tant qu’individus, connaître tout le monde. Mais ce qui est important, c’est que nous imaginions que d’autres personnes font partie du même pays. Dans une large mesure, nous pouvons imaginer ce que c’est que d’être un Canadien à Yellowknife ou à Winnipeg ou dans la baie de Bonavista. Nous ne sommes pas des génies de l’imagination et nous ne pouvons pas décrire l’odeur de la mer ou le crissement de la glace exactement comme ils sont, mais ce que nous pouvons faire, c’est dire que c’est notre imagination qui nous permet de sentir que nous faisons tous partie du même pays, de supposer l’existence des autres qui font partie de nous, mais qu'on ne connaîtra jamais. Si nous barricadons notre imagination, alors personne n’a plus sa place dans le pays, même pas nous.
L’autre raison pour laquelle l’imagination est importante, c’est que nous pouvons penser à autrui comme étant quelqu’un à l’extérieur de nous. Et alors, si nous développons l’attitude appropriée quant à la direction à laquelle nous invite notre histoire, nous pourrons dire que ce n’est pas important si l’autre est Inuit ou Croate. Ces origines perdent de leur importance parce que l’imagination doit être assez grande pour comprendre tous les individus, même ceux que nous ne pouvons pas visualiser comme faisant partie de notre pays.
À cause de la manière dont notre histoire s’est déroulée et grâce à l’introduction de la Charte des droits et libertés de 1982, on donne une grande importance à l’individu par opposition à la collectivité. Et je dis “par opposition” parce que c’est ce qu’on entend souvent, à savoir que l’individu a certains droits, mais que la collectivité en exige d’autres et se trouve ainsi à amener l’individu à abandonner quelque chose.
Dans son oeuvre, Charles Taylor parle de cela et de la différence entre fragmentation et collectivité. Il note avec justesse que la fragmentation mène à un sentiment d’impuissance et que cette impuissance est l’un des plus grands ennemis que nous ayons dans la création de la société dans laquelle nous voulons vivre. Nous devons chercher à comprendre ce qui nous divise et ce qui nous rassemble. Ce qui nous divise, je crois, ce n’est pas que nous soyons tous des individus et que nous devions jouir de nos droits et nous assurer que les autres exercent les leurs, de la manière la plus accommodante possible. C’est plutôt que nous commençons d’un autre point de vue, qui est que nous devons fondamentalement concentrer notre attention sur ce que j’appelle notre tissu conjonctif, c’est-à-dire ce qui nous soutient collectivement et engendre nos efforts communs.
Dans le type de société comme celle où nous vivons de nos jours, et qui offre un nombre infini de divertissements et de manières de dépenser toutes les ressources financières que nous avons passé une vie entière à accumuler, il me semble qu’il est sain de revenir sur certaines des véritables impulsions de la différence.
Je sais que les gens prennent pour témoin de la différence l’apparence extérieure ou la façon qu’on a d’agir - si on porte un voile ou un turban, ou si on consomme du vin qui, par l’intermédiaire d’un sacrement, représente du sang. Mais en fait, ce sont toutes des différences que nous pouvons accepter de la part des autres si nous analysons comment nous en sommes venus à être distincts.
Je ne crois pas que les gens soient en soi d’une nature tribale ou qu’ils ne se préoccupent que d’eux-mêmes. Il y a de nombreuses preuves qu’en des moments de crise aiguë les individus ne se comportent pas de manière égoïste mais sont plutôt inspirés par le sens qu’ils ont de leurs liens avec les autres. C’est important d’être conscients que nous avons probablement évolué en tant qu’humains de telle façon que nous devions prendre soin les uns des autres car nous ne formions qu’un petit groupe vivant dans une période pleine de menaces et de grands dangers, et que notre instinct initial, je pense, est de porter assistance à autrui.
De bien nombreux exemples m’en ont été offerts alors que je remettais des Médailles de Bravoure à des Canadiens et des Canadiennes qui avaient risqué leur vie pour sauver celle d’un de leurs semblables. En voici un exemple typique: un homme conduit sur l’une de nos grandes autoroutes et il voit devant lui une voiture ou un camion qui s’enflamme, glisse vers l’accotement et stoppe. Notre homme s’arrête immédiatement et il tente de secourir l’homme dans la voiture ou le camion accidenté en brisant la fenêtre, ou en tentant de dégager le toit ouvrant alors même que les flammes envahissent le véhicule. Il extirpe le chauffeur qui a déjà perdu conscience, et il le traîne jusqu’à un endroit sûr, à peine un instant avant que la voiture accidentée n’explose.
C’est un scénario qui s’est répété à plusieurs reprises. Et cela m’a toujours amenée à m’interroger quant aux raisons qu’a une personne de s’arrêter et d’aller aider un inconnu, mettant en danger sa propre vie et n’ayant pas idée de ses propres chances de succès ou d’échec. Un jour, j’ai demandé à l’un des récipiendaires qu’est-ce qu’il avait à l’esprit pendant qu’il tentait de casser la vitre afin d’atteindre les passagers piégés pour les extirper. Il m’a tout simplement dit: “j’ai regardé ce type et je me suis dit: ce type, c’est moi.”Voilà une illustration de l’imagination totale de l’autre; on est l’autre, il n’existe pas de séparation entre soi et les autres humains.
Ou bien vous conduisez sur la route et vous voyez quelqu’un qui saute d’un pont dans le fleuve Fraser au début d’avril. Vous arrêtez la voiture, vous plongez dans le fleuve, vous nagez jusqu’à la personne qui a sauté, vous la tirez jusqu’à la rive. Dans ce cas-ci, la personne a tenté de se suicider et vous l’avez sauvée. Vous pourriez dire: “Il ne voulait pas être sauvé, alors pourquoi essayer?” Mais là n’est pas la question. La question en est une d’instinct de la part du sauveteur qui veut sauver une vie, et c’est ce qu’il fait. Les soldats protègent leur vie les uns les autres dans une guerre; cela peut alors rationnellement s’expliquer par l’entrainement, la loyauté et l’amitié.
Quand on discute d’étrangers qui sauvent des étrangers, il faut aussi creuser l’idée de ce que ces personnes sont réellement, véritablement. Je crois que nous faisons toutes et tous partie d’un même phénomène - la nature humaine. Et au moment où surgit la menace, toutes les normes touchant notre vie sociale qu’en grandissant nous avons appris à accepter comme valides - prendre soin de soi-même, ne pas courir de risque - ces normes tombent. D’après moi, le besoin qu’on ressent d’apporter son aide les uns aux autres est quelque chose qui est profondément ancré dans la nature humaine. Ce n’est pas très à la mode de parler de la nature humaine, de nos jours, alors que tout est quantifié, légalisé et rationalisé.
J’ai vu des gens qui, souvent déconcertés, ont accompli des gestes héroïques qui n’avaient rien à voir avec ce que ferait quelqu’un qui voudrait devenir un héros. Pas plus, d’ailleurs, qu’avec la volonté qu’avait la personne secourue d’être sauvée. On parlait alors plutôt d’une pulsion fondamentale, primitive de s’assurer que le plus grand nombre possible de membres de la race humaine survivent.
Je crois fermement que c’est la société et les structures que nous avons établies qui ont fait de nous des personnes compétitives, individualistes, dynamiques. Il y a de nombreuses preuves que nos impulsions intuitives, libérées des structures et des idéologies, forment la base de nos bonnes actions. Cet usage de l’intuition doit faire l’objet de nos efforts si nous souhaitons vivre en communauté avec le reste de l’humanité. C’est ma conviction qu’il n’y a pas d’itinéraire préétabli qui vise à créer le type de société que nous créons. Personne n’a jamais eu à le faire avec les mêmes éléments dont nous disposons.
Et quels en sont les éléments? Et bien ce sont une population originaire de plus de cent pays différents de par le monde, d’innombrables religions, et une variété de croyances religieuses, politiques et sociales. Le problème que je vois avec ceux qui écrivent sur la différence entre les gens, c’est qu’ils semblent penser qu’il y a une certaine manière de l’observer et de lui imposer un modèle. Ce qui est formidable pour le Canada, d’après moi, et un véritable défi pour nous, les humains, hommes et femmes, c’est qu’il n’y pas de modèle pour cela et qu’il n’y a donc pas de recours facile aux us et coutumes ou à la législation.
J’ai dit que la connectivité et la collectivité sont les éléments autour desquels je vois notre pays se développer. Je ne peux m’empêcher de penser que cela doit être dû au fait que nous avons des instincts et des intuitions et que nous ne suivons pas toujours toutes les politiques établies de notre pays. Quand je suis arrivée à Ottawa pour la première fois, j’étais une enfant de trois ans et ma mère et mon père et mon frère plus âgé étions pour ainsi dire des apatrides; chacun de nous avait une seule valise; il fallait tout recommencer.
Officiellement, le Canada était alors un pays blanc qui souhaitait le demeurer, et où les Chinois n’étaient pas les bienvenus et avaient eu encore peu de temps auparavant à payer une taxe individuelle spéciale; un pays où l’autre groupe important d’Orientaux, les Canado-japonais avaient été expulsés de la Côte Ouest, avaient vu leurs droits civiques piétinés et avaient été forcés de déménager à l’intérieur de la Colombie-Britannique où ils étaient pratiquement emprisonnés.
Et pourtant, notre véritable expérience de vie dans cette toute petite capitale gelée était bien différente de ce à quoi on aurait pu s’attendre officiellement. En tant que nouveaux arrivants, nous avions certains avantages: nous parlions anglais puisque nous arrivions d’une région de l’Empire britannique - une autre de ces petites taches roses sur la mape-monde, nous connaissions le sirop doré Tate and Lyle et le lait condensé Cow and Gate. Nous faisions partie d’un système qu’on appelait impérial et nous tirions une certaine forme d’assurance de cette appartenance à l’Empire.
Comme bien des gens venus vers ce pays, nous savions que nous étions différents. Mais je ne crois pas que nous nous soyons jamais trop soucié du fait que notre vie aurait pu être fort différente ailleurs. Lors de notre très long voyage sur un bateau de la Croix-Rouge - le Gripsholm - nous avions fait escale en Afrique du Sud - à Cape Town plus exactement - pour l’un de nos nombreux arrêts au cours de ce périple de deux mois et demi qui nous a menés de Hong Kong à New York. Un jour, mon père m’a dit qu’on lui avait offert un emploi pendant le bref séjour que nous avions passé au Cap. Je ne sais pas au juste ce que cela signifiait. Peut-être qu’il était parti chercher un emploi pendant les quelques jours où nous étions à quai, pensant toujours à l’avenir, cherchant toujours sa chance. Un véritable ‘gambler’ rusé et plein de ressources, il croyait qu’on pouvait prendre une chance mais uniquement en s’assurant de ne pas abandonner tous les atouts déjà en main. C’est en Afrique du Sud que nous, les enfants, avons vu des noirs pour la première fois. Mes parents nous ont dit que nous n’avions jamais semblé faire la différence entre les noirs et les blancs.
C’est ce à quoi je pensais quand j’allais chercher ma petite-fille à sa garderie et qu’il y avait deux ou trois petits enfants noirs de son âge. Quand j’ai fait la remarque que l’une d’entre elles était bien mignonne et ai demandé quel était son nom, ma petite-fille a dit: “Laquelle?” et j’ai répondu “La petite qui a la peau foncée”, ma petite-fille m’a répondu “Oh, tu veux dire Jane, celle qui porte un habit gris.” Le daltonisme qui est d’après moi automatique chez les humains tient principalement à notre perception instinctive que ces choses sont sans importance. Ce ne sont que nos structures et notre propre intérêt qui rendent des choses comme la race ou la différence importantes.
Étant donné que nous sommes élevés dans la croyance que la structure est tout et que le contenu doit s’adapter à cette structure, nous croyons donc que chacun sait de manière innée qu’il ou elle est différent. Je ne crois pas que cela soit nécessairement vrai pour bien des types de différences - raciales, sexuelles ou sociales. Je n’en suis arrivé à ce genre de conclusion que très, très récemment, parce que je rejette l’idée que nous ayons agi en opposition au grain naturel des identités exclusives. Bien que j’aie appris cela tôt dans ma vie ça n’a fait surface en moi que beaucoup plus tard. Comme je l’ai dit, mon premier contact avec ce pays a été avec un endroit froid et blanc, mais plein d’individus bienveillants - le pharmacien juif, la famille canadienne-française d’un ancien ami à Hong Kong - toutes ces personnes nous ont traités comme des gens qui avaient besoin d’aide et d’amitié. Nous nous trompons, je crois, quand nous soulignons à quel point la structure abstraite d’un pays aura une influence sur sa population. Plutôt que de dire que le pays était raciste et les gens ne l’étaient pas, je crois que nous pourrions dire que les gens n’étaient pas racistes mais que le pays en quelque sorte comptait dans son système des dimensions racistes par ignorance ou par crainte de l’inconnu.
Nous étions des étrangers, des ‘outsiders’, certes, mais les Canadiens-français l’étaient aussi dans la Basse-ville, par rapport aux Canadiens-anglais de la Haute-ville, et il en était de même des catholiques par rapport aux protestants.
Nous tendons à croire que c’est tout récemment que nous sommes devenus une population diversifiée mais j’ai trouvé il y a peu une photographie de l’école de la rue Kent, à Ottawa, quand j’étais en quatrième année, à l’occasion de la journée des Nations unies. Dans les années qui ont suivi la guerre, les Nations unies étaient tellement importantes que les écoles faisaient de grands efforts pour les honorer. Sur la photo nous posons tous dans le grand escalier de bois, typique des grandes écoles publiques de l’époque, et nous y portons divers costumes nationaux; mon amie Natalka porte sa blouse ukrainienne, sa jupe ‘dirndl’ et ses longues tresses blondes; Dimmi, un cosaque russe arbore ses hautes bottes qui étaient en fait des chaussures entourées de morceaux de carton jusqu’aux genoux, et moi en mariée chinoise, on me voit avec un haut de soie rouge brodée et une jupe, coiffée de tresses en spirales sur les oreilles ressemblant ainsi à des écouteurs, et bien sûr mon amie Gail et son frère George, tous les deux en kilt.
La guerre avait eu un tel impact sur nous que nous faisions chaque année grand cas de la Déclaration des droits de l’homme lors d’une petite cérémonie et je suppose que c’était là reconnaître l’internationalisme qui était l’aboutissement logique de notre participation à l’effort de guerre. Nous accueillions aussi un nombre sans précédent de réfugiés, de personnes déplacées et d’immigrants.
Maintenant, quand je reviens sur cette époque, je réalise que ce que des personnes ordinaires - directeurs d’écoles, professeurs, voisins - tentaient de faire, c’était de nous indiquer qu’ils avaient compris ce qui nous était arrivé à cause de la guerre. Il me semble que c’était un effort de compréhension, de s’inscrire dans une vision plus large, de développer la perception que nous pouvions, même timidement, contribuer à une sorte d’internationalisme que nous ne possédions pas avant. C’était le début d’une image de ce que nous pourrions être, imaginant les autres qui prendraient leur place parmi nous.
D’où est venue cette force? Il vaut la peine de s’interroger à ce sujet car le Canada n’est pas un pays qui a réalisé des choses et évolué sans en avoir conscience. Ses leaders ont été de brillants visionnaires doués d’un bon sens pratique, comme LaFontaine, Baldwin, MacDonald et Laurier. Mais les Canadiens, il me semble, ont toujours été conscients du fait que nous devions, pour le moins, absorber, et au pire, concocter quelque chose à la hâte pour raccommoder les divergences fondamentales de notre population et de notre histoire.
Quand je suis arrivée à l’école secondaire, il y avait quelques autres élèves chinois qui faisaient partie de la première immigration chinoise au Canada. C’étaient des descendants de ceux qui avaient construit le chemin de fer ou ceux qui étaient venus comme travailleurs migrants qui envoyaient régulièrement des sommes d’argent à leur village d’origine. Mais il n’y avait ni Japonais, ni Coréens. Par ailleurs de plus en plus de Hollandais, de Polonais et d’Italiens arrivaient.
Je crois que c’est à cette époque que nous avons tous commencé à réaliser que nous allions avoir une population différente. Mais moi, comme bien d’autres probablement, je croyais qu’il ne s’agissait que d’une conséquence de la guerre. La guerre avait expulsé des gens, et ceux qui avaient été chassés, nous les avions accueillis. C’est une expérience que j’avais moi-même vécue. Comme nous avions passé la période de la guerre au Canada, il y avait une compréhension inconsciente de la part des Canadiens que la guerre avait infligé cela au monde et que nous en acceptions les conséquences en accueuillant des personnes qui n’avaient plus leur place dans leur pays d’origine. Le monde avait été renversé comme l’une de ces boules de verre victoriennes où tombe la neige sur un petit village homogène. Les choses semblaient pareilles, mais en fait elles étaient fort différentes.
Nous avons pris les bonnes décisions après la Deuxième Guerre Mondiale parce que nous avons accepté que ce qui nous mène soit notre profonde réaction intuitive d’êtres humains. Et cela en est arrivé à dominer l’indifférence structurelle et la peur qui avaient investi nos politiques d’immigration dans le passé. Ces étapes n’auraient pas pu être franchies sans le travail de départ réalisé par Louis LaFontaine en 1840 dans son adresse à ses électeurs.
La bienvenue que le Canada a souhaitée aux immigrants, tout en étant nécessaire pour le développement de notre énorme pays, ne s’est pas réalisée de la manière la plus progressive et harmonieuse. Il suffit de retourner lire les débats dans les médias du 19e siècle pour réaliser qu’il y avait une grande consternation à la perspective de voir des Slaves habiter dans ce pays, et même des questionnements à savoir si les Slaves étaient véritablement des blancs. Chaque fois qu’un nouveau groupe s’approchait, les Italiens, par exemple, la même question était posée: est-ce que ces gens sont des blancs? C’était un code pour : « est-ce qu’ils sont comme nous? » Mais un exemple avait été établi par les mots mêmes de LaFontaine. Pourquoi est-ce que lui, un hobereau issu de l’histoire vieille de 250 ans du Canada-français, encourageait l’immigration? D’abord, parce qu’il était doué d’un génie politique, et deuxièmement parce qu’il voyait venir l’avenir et qu’il comprenait l’immensité du pays et à quel point des gens voudraient y venir pour en partager les richesses naturelles, la nature, et vivre dans le genre de structure que Robert Baldwin et lui mettaient en place en assurant la liberté et un gouvernement responsable. Je pense qu’il était aussi une personne tout à fait honnête qui voyait que dans notre pays, qui était très pauvre, nous pouvions fort bien accueillir des gens pauvres et désespérés. À partir de ce désespoir et des rêves et de la volonté qui en naissaient, il comprenait que les gens allaient se rassembler et que nous pourrions façonner un pays qui serait moins pauvre.
Dans chaque langue sur la terre, il y a des manières peu flatteuses - c’est un euphémisme - pour décrire quelqu’un qui est étranger au groupe. Il advient ainsi que ces caractéristiques s’emmêlent avec le sentiment qu’on doit décrire l’autre de manière péjorative ou risquer de perdre sa propre supériorité personnelle ou son avantage matériel que les problèmes commencent. J’utilise ici un modèle scientifique en affirmant que nous avons tous évolué au même rythme et que nous sommes tous égaux sur l’échelle de l’évolution. Mais toutes les grandes religions du monde - le bouddhisme, l’islam, le christianisme et le judaïsme - ont fondamentalement accepté cela: que les humains sont de la même famille et que par conséquent leur apparence les différentie mais n’est pas une cause d’inégalité ou de sous-humanité. Ceci s’étend aux choix qu’ils font qui les rendent différents. Roméo Dallaire l’a bien résumé: ‘Tout le monde est humain et aucun humain ne l’est plus qu’un autre.’
C .D. Broad, le philosophe d’Oxford, a élaboré une théorie selon laquelle tous les esprits des humains ainsi que leur système nerveux sont liés et font partie d’un ensemble plus grand. Il avance qu’à n’importe quel moment nous sommes capables de comprendre et d’englober tout ce qui se passe dans le monde entier, dans l’humanité entière. C’est ce dont parle Carl Jung quand il traite de l’‘inconscient collectif’. Mais comme nous ne sommes qu’une fraction éphémère de cette intelligence ainsi admise, nous organisons individuellement notre esprit et notre système nerveux de manière à ignorer, fondamentalement, tout ce qui ne nous est pas particulièrement utile personnellement. Cette idée que nous sommes en fait une fraction du tout et de l’univers n’est donc pas une question d’appartenance mais plutôt d’intégration dans le tout. C’est tout à fait différent. Si nous sommes tous égaux sur l’échelle de l’évolution, alors ce fragment de notre intelligence ou de notre système nerveux est le même, que nous soyons Richard Cheney ou un boschiman du Kalahari.
Si nous comprenons que nous ne pouvons avoir une idée de nous-mêmes en tant que pays qu’en imaginant comment sont les 31 millions d’autres, alors pourquoi n’est-il pas possible d’imaginer que nous fassions partie de la même intelligence universelle maintenant largement reconnue.
Je crois que si nous nous rendions mieux compte de cela dans les circonstances qui nous concernent particulièrement et dans le choix d’accueillir le monde entier et de lui créer un foyer chez nous, nous pourrions raffiner ce concept d’intelligence universelle tout à fait à notre avantage et à l’avantage du monde.
Il peut bien sûr y avoir un mauvais usage de la différence et cela pourrait mener à ce que Charles Taylor appelle la fragmentation par laquelle les individus sont de moins en moins capables d’établir un but commun et de l’atteindre. C’est alors que les gens se réfugient (et c’est bien un refuge, non pas un but mais un dernier recours) dans leur propre minorité ethnique, le groupe de ceux qui partagent leur foi, ceux avec lesquels ils sont allés à l’école. L’histoire de la société humaine démontre avec quel enthousiasme les humains vont créer des groupes auxquels appartenir et il n’y a rien de mal là-dedans, en autant que la signification du groupe soit l’inclusion et non pas la volonté d’exclure d’autres personnes. C’est extrêmement dangereux pour la démocratie que les gens deviennent plus attachés à leur petit groupe; ils vont trouver de plus en plus difficile de s’unir autour des buts communs qui forment le projet d’une société libre.
Le type de gouvernement responsable que nous a donné notre démocratie et la pratique que nous en faisons en tant que Canadiens et Canadiennes depuis 150 ans est un paradigme de ce qui s’est passé dans plusieurs pays industrialisés occidentaux. Là où le Canada se différencie, c’est par sa persévérance à accepter et à désirer intégrer à sa société des personnes venues de partout au monde. À première vue, cela semble bien bête et exagéré. Comment peut-on former un pays avec des éléments aussi disparates? Comment peut-il y avoir des enfants qui portent des turbans, des foulards ou des voiles? Que faire au sujet des arbres de Noël ou de l’observation du Ramadam par certains, qui les rend irrascibles pendant quarante jours parce qu’ils ne peuvent rien manger entre l’aube et le crépuscule? Beaucoup de ces questions semblent bien triviales et pourtant leur banalité les rend importantes dans la vie quotidienne des Canadiens et des Canadiennes.
Avant tout, nous devons vaincre notre ignorance des habitudes et des coutumes des autres. Combien de personnes comprennent qu’il y a chaque année des fêtes chrétiennes comme Pâques et musulmanes telle que Eid-Al-Fitr qui sont établies selon les phases de la lune? Est-ce qu’on sait quel est le but de la confession dans la religion catholique ou du pélerinage à la Mecque dans l’Islam? Avons-nous une perception juste de la signification du vêtement de couleur safran et du bol de mendiant du moine bouddhiste et qui ne quête pas de nourriture? Savons-nous vraiment quel est le sens de la circoncision? Si nous ne cherchons pas à réduire cette ignorance et à apprendre quelque chose sur les autres, nous n’avons d’autre refuge que la bigoterie et les préjugés.
Les retentissants événements récents qui ont eu lieu dans un petit village du Québec qui a interdit la lapidation des femmes ne représentent que l’une des manifestations de malaise par rapport à ce que l’on ne comprend pas et, pire encore, par rapport à ce qui paraît incompréhensible. Le fait que personne n’ait demandé la lapidation à mort d’une femme ou encore qu’aucun cas où une excision avait dû être interdit est sans importance dans cette situation particulière puisqu’on parle ici de peur de l’inconnu. Et pourtant, dans ce petit village, il y a des familles noires et des enfants adoptés de race noire qui sont joyeusement acceptés. Une fois de plus, c’est le réflexe du “mais nous les connaissons”. La peur de l’inconnu est si grande qu’elle peut aveugler le jugement raisonnable. Que le chef de la famille noire soit un ancien directeur d’école et un membre du conseil municipal qui y vit depuis trente ans et que le petit garçon haïtien qui a été adopté par une famille blanche soit heureusement intégré dans l’école qu’il fréquente depuis sept ans, tout cela ne semble pas entrer en contradiction avec les réglements contre la lapidation. C’est peut-être simplement une façon pour les gens de réagir contre ce qui pourrait leur arriver plutôt que contre ce qui leur arrive réellement.
C’est la raison pour laquelle nous devons continuer à créer un pays qui inclut toutes les différences possibles. Il nous faut encourager la différence. Quand Voltaire est allé en exil en Angleterre et a vu toutes les sectes religieuses qui avaient surgi, il fit la remarque suivante: “S’il n’y avait qu’une religion en Angleterre, le despotisme serait un danger. S’il n’y en avait que deux, l’une égorgerait l’autre. Mais il y en a trente et tout le monde vit en paix.”
Nous avons été témoins de cela dans notre propre histoire du Canada quand il n’y avait que des catholiques et des protestants. Il y avait l’Ordre d’Orange qui tentait de déchirer le tissu social même du pays et d’en expulser le catholicisme. Et les Ultramontains catholiques qui diabolisaient les Protestants en s’enfermant dans un sombre cercle de préjugés. À mesure que le pays s’ouvrait au cours des cent années qui ont suivi, ces forces antagonistes se sont totalement affaissées. Et l’arrivée de nombreuses autres fois a abouti à une société civile en harmonie avec elle-même.
Il ne fait aucun doute que la multiplication des différences nous a aidés à ne pas nous entredéchirer, mais par ailleurs il nous faut reconnaître que l’introduction de différences entraîne des périodes pas toujours simultanées de malentendus, d’évaluations erronées, de confusion et d’ajustements. Mais si le but à long terme est de mettre en place un projet démocratique où chacun et chacune jouira d’une identité civique positive, il suffit d’être à la fois patient et positif pendant que la rude période d’apprentissage et d’adaptation se déroule.
Il s’agit d’un grand défi pour nous en tant que Canadiens et Canadiennes car on n’y est pas arrivé dans d’autres pays comme la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne et les Pays-Bas, et même en Scandinavie, des pays que nous avons toujours considérés comme des exemples parfaits de démocratisation. Alors en cela nous sommes seuls, réalisant des choses différentes avec des personnes différentes.
C’est important que nous nous souvenions de comment nous sommes arrivés jusqu’ici. Nous avons commencé avec une base très étroite et ensuite nous l’avons élargie, ce qui nous a amenés à une compréhension de plus en plus grande de ce que peut être la vie dans une société civile. Après tout, une société civile, c’est la relation entre des humains et hors de cette condition fondamentale nous n’avons aucun élément avec lequel négocier notre vie commune. Quand des voix pessimistes s’interrogent sur la viabilité à long terme du projet que nous poursuivons, il nous faut vite arriver avec de nouvelles idées qui ne vont pas forcément résoudre des problèmes futurs mais qui nous donneront au moins le tonus nécessaire pour y faire face.
Je suis toujours très intéressée quand des gens se préoccupent ou se sont préoccupées dans le passé au sujet de questions comme le port du turban dans la GRC. Cela a causé à l’époque des degrés divers de consternation mais maintenant les membres de la GRC portent des turbans et les gens n’ont aucune objection quand ils voient un ou deux cavaliers portant un turban dans le Caroussel de la GRC. Le simple fait de pouvoir manifester son identité sans contrainte est une chose pour laquelle nous devons être reconnaissants. L’appréhension exprimée et les discussions suscitées sont également des choses avec lesquelles nous devrions être à l’aise. Tout ne doit pas nous rendre heureux-De Gaulle, avec son ascétisme acerbe typique a dit « le bonheur, c’est pour les idiots. »
Qu’elle se manifeste culturellement, s’exprime philosophiquement ou religieusement, la différence peut nous aider à apprendre ce en quoi croient les autres et à tenter de le comprendre même si nous n’avons pas la même foi; de plus, si une société est saine, elle examinera ce en quoi croient les autres et cet effort les amènera à étudier leurs propres croyances et à reconnaître les fondements que ce soit du christianisme, du judaisme du bouddhisme ou de l’athéisme. La possibilité d’observer les autres dans leur système de croyances et de remettre en question les siennes propres est une démarche parfaitement salutaire. La pire chose qui puisse arriver est de voir les croyances de l’autre et d’en conclure qu’elles sont erronées puisqu’elles ne sont pas les siennes propres. C’est un élément initial et fondamental du sentiment d’exclusion car il cherche à rompre la possibilité de connexion et de communauté. Simplement dit, je crois que c’est mal.
Le concept d’acceptation inclut à la fois la compréhension et la tolérance. Dans notre pays, je pense que l’acceptation peut aussi bien être de vouloir tout savoir au sujet du Canada - et y adhérer - que de n’en rien vouloir savoir tant que cela ne nous affecte pas. Je crois que la plupart des gens se situent entre ces deux attitudes et n’y pensent pas vraiment. Nous ne voulons jamais nous retrouver au Canada dans une situation où nous forcerions des individus à affirmer ce qu’ils veulent dans un sens ou dans l’autre. L’idée de contrainte dans un pays comme le Canada est anathème et contraire à tout ce que notre histoire et notre expérience nous ont enseigné.
Je suis donc fortement en faveur de la promotion de ce que j’appellerais “l’acceptation passive”. Je sais bien qu’on n’aime pas en général utiliser le terme “passif” parce qu’il projette d’une certaine manière l’idée d’impuissance, de faiblesse ou d’indifférence. Je ne crois pas que ce soit le sens qu’on doive nécessairement lui donner. Et même si c’est une volonté habituelle dans notre société d’être actif et de faire marcher les choses, j’aimerais témoigner en faveur d’un peu d’espace pour la passivité dans une société qui est à ce point composée d’origines diverses que la nôtre. Ce genre de passivité, je ne le vois pas comme contraire de l’action. La passivité dont je parle est liée à une sorte de vigilance et aussi, bien sûr, d’une curiosité latente. Dans l’acceptation passive doit s’intégrer la curiosité.
Dans les états unitaires comme ceux d’Europe, où la nation se définit par rapport à des éléments de race, de religion et de culture, il est très difficile d’accepter des choses qui rendent évidente la différence. Les Français ont fait d’énormes contorsions pour en arriver à pouvoir interdire le hidjab - le foulard - dans les écoles publiques. Ils ont ensuite été obligés d’interdire le port de la croix et de l’étoile de David. C’est comme scier la branche sur laquelle on se trouve! On dirait que ce type de laïcité ne peut se définir qu’en opposition aux religions, et ne peut pas occuper un terrain plus large et plus intéressant où toutes les cultures sont acceptées à valeur égale et qui peuvent ouvertement être discutées et commentées. C’est cet élément d’ouverture et de débat qui manque tellement dans ces tempêtes qui surgissent au sujet des vêtements et des objets quotidiens.
Nous sommes un état laïque et nous nous acceptons comme tel depuis longtemps. Mais la vertu de la passivité de notre laïcité est ce qui nous sauve de ces absurdes déclarations au sujet de notre droit de vivre dans un espace aussi propre à la controverse. Les signes extérieurs de la différence sont ceux que nous devons apprendre à accepter. Pourquoi est-ce que en tant que voyageurs nous nous désolons de la disparition des costumes traditionnels en Thaïlande et regrettons la présence généralisée des jeans? L’héritage culturel que le vêtement apporte est une chose innée et importante pour ceux qui se sont sentis déracinés de d’autres façons.
Ma mère a toujours insisté, pendant les vingt premières années de sa vie au Canada, pour coudre elle-même sa cheong-sam - la robe coloniale des Chinoises de Hong Kong. Avec une grande habileté, elle arrivait à reproduire le modèle avec lequel elle était familière depuis sa jeunesse comme expression de sa féminité particulière. Avec le temps, elle a ajouté à ce vêtement des costumes avec des pantalons ou des blouses, mais en autant que je me souvienne il n’y a jamais eu plus d’une ou deux jupes et elles n’étaient jamais du genre que j’avais l’habitude de porter depuis que j’étais toute petite - ce que ma mère aurait appelé ‘des vêtements européens’. La façon qu’elle avait de se vêtir lui donnait un sentiment de sécurité et en faisait une espèce de star car personne à Ottawa ne s’habillait comme elle dans les années 1940.
Dans notre pays, bien sûr, les différences évidentes ont des couleurs et des formes. Mais l’une des choses les plus intéressantes concernant le climat canadien, avec ses trois saisons d’hiver, c’est que le vêtement national est réduit à se couvrir d’un anorak bleu foncé, et de porter des caoutchoucs. Peut-être que les aspects visuels de la différence sont diminués dans notre pays à cause de l’effet réducteur de notre hiver. Je ne crois pas que cela soit trivial mais par ailleurs je pense que notre façon de nous habiller en hiver impose une valeur égalitaire entre nous tous puisque nous savons que nous devons nous recouvrir complètement pour ne pas mourir. Un grand nombre des colonisateurs du début du 20e siècle sont venus de pays à tradition nordique - les hommes massifs dans leur manteau de mouton et leur solide épouse. Une fois vêtus d’un anorak et les pieds dans des bottes, nous sommes tous égaux.
Mais il y a des différences invisibles qui déterminent la vie et les habitudes des gens et sur lesquelles nous devons aussi porter notre curiosité. Nous savons par exemple que les mariages arrangés continuent d’être une coutume tout à fait souhaitée et acceptée dans la communauté sud-est asiatique canadienne. Quand je parle à mes amis et connaissances qui ont eu des mariages arrangés, je constate qu’ils ou elles maintiennent une certaine indulgence à leur endroit. Ils ont l’impression que le système a fonctionné à peu près aussi bien que pour la plupart des mariages, ce qui n’est pas très positif, si l’on tient compte de notre taux de divorce. Il n’y a pas eu d’effort concerté pour comprendre quels sont les avantages des mariages arrangés. On n’entend parler que des grands titres qui mentionnent la violence contre les femmes qui peinaient à rassembler leur dot, ou la perception que les femmes sont forcément des victimes puisqu’elles sont “vendues en mariage”. Quand on voit avec quelle subtilité et quel soin ces arrangements sont mis en place, on en réalise la sagesse; l’assemblée de personnes à la culture commune, l’entente entre les familles, la reconnaissance des valeurs partagées. Il est intéressant de constater que quand on parle mariage dans le cadre occidental, c’est toujours au sujet d’un mauvais choix. Et c’est là de plus une expression de culpabilité de la part de l’individu car le choix doit forcément être fait par une seule personne. Dans un mariage arrangé, toute la petite communauté est engagée et c’est à la fois un appui et une manière de répartir les valeurs de la relation.
Il y a des signes invisibles de différence comme la circoncision des garçons, un rituel religieux chez les juifs et les musulmans. Pour la population en général, c’est une précaution sanitaire disponible, qui vient parfois à la mode mais qui est loin de l’être maintenant, semble-t-il. Ou bien est-ce que la circoncision était d’abord une précaution sanitaire chez les populations du désert, puis est devenue un rituel religieux? En tout état de cause, elle ne semble pas avoir limité la fertilité que les cultures qui la recommandent ont maintenue. Une fois de plus, je pense que la curiosité pourrait jouer un grand rôle en nous aidant à comprendre le comportement des autres, mais aussi pour comprendre nos propres rituels et intentions.
Une société de la différence permet les comparaisons et les mises en contraste; il s’agit là de l’une de ses grandes qualités. Elle ne vise pas à déterminer ce qui est meilleur. Une fois de plus, nous avons toujours à l’esprit que nous sommes tous égaux quant à notre évolution humaine et que nous sommes tous contemporains. Il est donc fascinant d’observer comment nous avons traité les questions touchant notre vie privée tout comme celles de l’image publique que nous projetons, qui va de soi puisque nous vivons tous ensemble dans ce même monde. Je crois qu’il est très difficile pour nous d’accepter le fait que nous sommes tous égaux dans notre capacité évolutive, mais que nous sommes différents dans notre manière d’exprimer cette capacité.
C’est la raison pour laquelle je crois que quand nous acceptons de faire partie du Canada en tant que citoyen, nous devons accepter entièrement l’histoire de ce pays. L’identité que nous apportons avec nous, ou « la somme impossible de nos traditions », comme l’a si bien définie le chercheur Malcolm Ross, est déjà là, reflétée dans notre mémoire et pas seulement dans notre conscience individuelle, mais aussi dans celle du groupe auquel nous appartenons. S’il faut en croire le philosophe C.D. Broad que j’ai cité plus tôt, nous en arriverons à pouvoir nous isoler de la vaste intelligence collective vers l’intelligence du groupe puis éventuellement vers notre propre intelligence individuelle. Mais tout cela implique que chacun de nous possède une égalité qui est inhérente à notre humanité même. Et à mesure que nous devenons partie du groupe imaginé auquel nous nous associons quand nous devenons citoyens d’un pays, nous pouvons nous dire que nous en faisons partie parce que nous nous incluons consciemment dans une structure presque cahotique. Lors d’une cérémonie ordinaire de citoyennté qui inclut cinquante personnes, on compte environ 26 pays. Et chacune de ces personnes doit réaliser, quand elle devient citoyenne, qu’il lui faut accepter comme sienne toute l’histoire du Canada et qu’elle est tout simplement en train de faire sienne une portion de la conscience universelle. Notre superbe histoire de liberté, de gouvernement responsable, d’éducation publique doit être acceptée tout comme les intolérables gestes repoussants du passé, comme la spoliation des Canadiens d’ascendance japonaise ou le refus de laisser entrer des réfugiés juifs.
La beauté de cette idée de conscience totale dont nous faisons tous partie est que nous ne pouvons plus alors dire: “tout cela s’est passé avant que je n’arrive ici, et je n’en fais pas partie”. Le mot ‘ici’ n’a plus aucun sens dans ce contexte parce que ce que nous acceptons quand nous devenons citoyen est l’immense non-dit de l’avenir autant que le passé fréquemment répété. Ce n’est que par la conscience et l’acceptation de l’univers des autres, tel qu’imaginé, plus grand et inclusif, que nous pouvons tenir ensemble une société qui tire un tel plaisir de ses différences. Je veux dire par là que les groupes qui la composent ont le sentiment qu’ils peuvent continuer à être différents. Mais que devons-nous donner à notre pays, et comment?
S’il y a une chose qui me rende vraiment inquiète, c’est bien quand les gens croient que l’amour va résoudre toutes nos différences. Peut-être la fée des dents vat-elle jouer ce jeu, mais il me semble que personne d’autre ne le devrait. Faire intervenir les émotions pour résoudre des problèmes de la société civile n’est pas utile dans une société de la différence. Mentionner l’amour et le traiter comme la seule façon de rester unis nous induit en erreur et nous donne des illusions sur ce qui fait notre force en tant que société unique. Le problème d’un scénario mâtiné d’amour, c’est qu’il ne laisse pas de place pour la différenciation et il ne prévoit pas que l’esprit et le coeur puissent aller dans des directions différentes. On ne peut pas demander à un état simplement d’aimer les gens. Et il n’y a guère de nations qui se donnent comme but d’être aimables. Plusieurs d’entre elles ont connu un grand succès en étant franchement peu aimables, ou même détestables.
Notre société doit se créer grâce à une combinaison distincte de tensions qui incluent l’amour, mais aussi l’analyse, l’acceptation et la curiosité. Intimement liée à cela, il y a l’idée que nous devons comprendre que nous ne pouvons pas créer une société civile seulement sur la base d’une proximité des gens que nous aimons et avec lesquels nous partageons des intérêts et des buts similaires. La chose la plus simple au monde serait de créer de petits groupes d’amour mutuel. C’est ce qu’on appelle des amis. Et l’amitié est une chose remarquable et nécessaire pour les individus. Mais le genre de résolution que l’amour du type des années 1960 peut apporter n’est pas réaliste car à moins d’être Dieu on ne peut aimer autant de personnes et un pays est composé d’un bien grand nombre d’individus.
Notre société doit être créée par les tensions syncrétiques (celles qui perçues gobalement forment un ensemble) qui sont inhérentes à nos différences. Notre véritable force viendra de la création d’une société bonne non seulement à partir de ceux que nous aimons, admirons et avec lesquels nous partageons des valeurs, mais aussi en créant la société avec ceux que nous n’estimons pas. Nous devons reconnaître qu’il faut créer une société - fondamentalement la relation entre des êtres humains - avec ceux et celles dont les valeurs s’écartent des nôtres, dont nous n’aimons pas les croyances de base, avec lesquels nous ne souhaiterions pas partager le banc d’un parc ou un sandwich. C’est avec ces gens-là, autant qu’avec ceux que nous respectons, aimons et émulons qu’il nous faut créer notre société. Il est tout à fait irréaliste et absurde de croire pouvoir former une société rien qu’avec des gens qui nous ressemblent. La seule façon d’accepter ce que nous n’apprécions pas, c’est de croire que cela fait partie d’une conscience élargie, d’une partie du monde auquel nous appartenons et où nous sommes appelés à jouer notre rôle.
Laissons tomber le sentimentalisme inutile et la minable illusion que des sentiments affectueux vont guérir tous les maux. Nous sommes bien chanceux que dans notre société les différences pointent directement et exactement vers comment nous pouvons ne pas tous nous apprécier les uns les autres mais comment pour améliorer notre vie nous devons apprendre à faire face à ces dissemblances.
La société que nous avons construite n’est pas surgie du néant; il a fallu vigilance et planification et des efforts constants, et elle en a encore besoin. Nous avons un hymne national parfait parce qu’il dit ‘O Canada, terre de nos aïeux’. Même si nous sommes tous différents, nous avons aussi toutes sortes de racines différentes, et tout le monde est notre aïeul. Je pense que c’est une formidable idée que notre hymne national parle d’aïeux dans un pays qui n’a pas eu le choix d’avoir toujours été pensé comme un pays d’immigrants. Nous savons que nous avons construit ce pays grâce à d’énormes efforts et grâce à notre adresse et parce que nous avons été tout simplement brillants. À partir de cette énorme conscience que nous partageons d’après moi, nous avons élaboré nos personnalités individuelles, mais elles sont encore dans cet univers plus large qui nous entoure et dans lequel nous baignons.
Heureusement, nous n’avons jamais eu de fixation idéologique. Nous avons toujours été pragmatiques, avons tenté des expériences et cela nous a donné le bénéfice d’une société qui marche la plupart du temps. Il est bien évident que de s’accrocher à une idéologie apporte beaucoup de confort parce qu’on est sûr d’avoir raison et que tous ceux qui partagent notre croyance ont raison. On pourrait croire qu’on créerait un univers parfait. Mais ce type de certitude n’a absolument aucun sens. C’est surprenant de voir à quel point les idéologies comme des serpents refont surface de temps à autre. Et à mon grand étonnement, il y a encore des gens qui pensent qu’une idéologie quelconque est l’élément nécessaire pour tout régler.
Mais une société, ce n’est pas une recette pour régler des choses. Une société, c’est une façon de vivre ensemble afin de jouir d’un maximum de liberté à l’intérieur d’une structure qui offre des conditions de sécurité qui nous permettent d’exercer nos responsabilités. C’est comme vivre dans un condominium - vous avez un immeuble, vous avez les frais de condominium, et il y a le fait que vous allez devoir partager cet immeuble avec des étrangers.
L’illusion selon laquelle nous pourrions faire que l’amour crée un état démocratique est pitoyable dans les meilleures circonstances et dangereuse dans les pires. Nous savons tous que la démocratie n’est pas bien ordonnée et que les dictatures excellent pour accomplir les choses dans l’ordre et dans les délais; mais cela ne veut pas dire qu’en essayant d’aimer tout le monde nous allons faire fonctionner les choses. Si nous pensons que l’amour va tout guérir et que tout ce que nous avons à faire c’est d’apprendre à aimer tout le monde, alors nous allons forcément être polarisés.
Dans un zoo moderne, les animaux n’ont pas de barreaux: il n’y a que des courants d’air chaud ou froid autour d’eux, qui les maintiennent à l’intérieur d’un espace. Même métaphoriquement, nous ne voulons pas être comme des animaux qui doivent être maintenus en place par des jets d’amour ou d’indifférence. La société saine doit être floue, avec toutes ses variantes. Il y a trop de sentimentalité dans l’idée d’être capable d’aimer tout le monde et de créer une communauté d’amour et d’intérêt et d’espérer que cela va devenir une force polarisante.
Nous devons comprendre avec notre acceptation passive, notre curiosité et notre connaissance éveillée de ceux qui ne sont pas comme nous et ne le seront jamais, que notre société ne peut pas être construite seulement à partir d’un élément. Voilà bien le grand avantage que la différence peut nous donner.
Il nous faut faire bien attention quand nous cherchons des exemples de la tolérance ou de l’acceptation dans une société. Je me souviens que quand je suis arrivée à Paris pour la première fois en 1961, quand j’étais jeune étudiante, il y avait dans la rue des couples mixtes, blanc et noir. Personne ne semblait les remarquer et j’y voyais un beau signe de la qualité de la société française puisqu’elle semblait approuver ces couples. Ce que j’ai appris, y ayant vécu plus longtemps, c’est que les Français étaient tout simplement indifférents face au comportement des étrangers dans leur pays de liberté, fraternité, égalité. Il ne leur venait jamais à l’esprit que des relations entre blancs et noirs pourraient se développer sur une grande échelle dans leur propre société mais ils étaient parfaitement prêts à les voir se développer entre étrangers. Il y avait là chez eux ce que j’appellerais un sentiment de n’être pas concernés.
Vingt-cinq ans plus tard, en tant qu’Agent général de l’Ontario en France, j’ai beaucoup fréquenté les politiciens français pendant le régime de François Mitterrand; le leader de l’un des partis du centre me dit un jour avec une jubilante bonne volonté: ‘Bien sûr, vous pouvez accepter tout le monde dans votre pays puisque vous êtes déjà hybrides, métissés.’ Porter un tel jugement sur les autres et appeler cela de la tolérance - laisser les autres faire ce qu’ils veulent en autant que vous n’ayez pas à vous engager vous-même - est jusqu’à un certain point une logique utile. Mais cela fait fi de la compréhension, cela ignore le bien commun et l’habileté des gens à prendre des décisions adéquates une fois qu’ils sont informés. Il y a des types de tolérance qui paraissent positifs parce qu’ils s’appuient sur une base utilitaire jusqu’à ce qu’on se rende compte que cette tolérance peut faire du mépris raffiné une vertue.
Ce n’est pas parce que des personnes sont différentes de vous et ne sont pas vos amies que vous devez vous limiter à un minimum de tolérance à leur endroit. Celui qui n’est pas votre ami n’est pas forcément votre ennemi. C’est l’espace entre les deux que nous devons occuper en tant que société honnête. Le philosophe Michael Oakeshott dit qu’on sait quand on peut être l’ami de quelqu’un quand on est très différent de lui ou d’elle mais qu’on n’a pas le réflexe de vouloir qu’il ou elle change. Il dit que si l’on veut changer l’autre, c’est qu’on n’est pas son ami. Il dit que la vraie amitié, c’est la contemplation de l’autre. Contempler et ne pas vouloir changer; accepter l’autre tel quel.
C’est ce que nous tentons de faire quand nous créons une société. C’est le défi que nous avons eu en tant que Canadiens. Nous établissons un large cercle auquel nous accordons tout ce que nous nous accordons à nous-mêmes et en pleine connaissance des différences qui nous distinguent. Voilà ce qui devrait être notre but; notre idéal.
Je ne veux pas laisser flotter le malentendu quant à la nécessité de l’amour dans le monde. Mais je veux simplement soulever en guise de mise en garde que l’amour n’est pas une émotion qu’on peut répandre sans discernement et qui va résoudre tous les problèmes. En pratique, en tant que pays ou modèle des structures sociales, nous ne pouvons pas parler de notre action uniquement en termes émotifs. Le “tout est amour” poussé à l’extrême au point de croire qu’il pourrait résoudre les problèmes serait déplorable et sûrement inutile. Tenter d’exiger amour et appréciation de l’autre quand il est totalement différent ne donne aucune indication en ce qui a trait à l’édification d’une société stable.
Les sentiments que nous éprouvons et que nous exprimons par l’amour ne peuvent pas raisonnablement trouver une réponse chez la plupart. Il n’est pas réaliste d’attendre la réciproque d’un amour envers ceux qui ont des croyances, des habitudes, des coutumes, une apparence totalement différentes des nôtres. Même que dans certains cas nous ne sommes même pas curieux à leur endroit. Et pourtant, il dépend de nous, si nous voulons créer un pays, d’inclure ceux qui sont différents; nous devenons ainsi le point de référence pour les degrés d’acceptation des différences. Chacun et chacune d’entre nous dans une société comme celle-ci que nous mettons en place doit affirmer: “je suis ici, et à partir de moi vers l’extérieur partent les radiations que je ressens envers les autres.” Il y a aussi le sentiment que nous ne pouvons vraiment pas inclure tout le monde dans nos intérêts personnels. Mais c’est là la raison pour laquelle nous avons des structures. C’est la raison pour laquelle nous avons divers partis politiques: ainsi chacun croit partager une croyance avec les autres.
Pour en revenir à mon exemple initial des gens qui sont assez braves pour sauver des inconnus des flammes ou d’une noyade, le niveau d’émotion lorsqu’ils agissent n’est pas très intense. C’est le niveau d’action qui est élevé. Ceux parmi nous qui avons été exposés à des scènes de pauvreté ou de souffrance extrêmes savent de quoi il s’agit. Ceux ou celles parmi nous qui avons vu des gens mourir de soif en Afrique, ou une grand-mère s’occuper de ses petits-enfants parce que tous ses propres enfants sont morts du SIDA, nous pourrions trop facilement dire que les larmes sont la solution. Malheureusement, les larmes, même si elles sont une manifestation physique de détresse probablement inévitable, n’aident pas les gens. Ça n’est pas la façon d’apporter de l’aide.
Quand je suis allée dans le Sahel pendant les années soixante-dix, alors que les Touaregs, un peuple nomade du centre de l’Afrique, souffraient de la sécheresse et de la faim et voyaient leurs troupeaux diminuer à cause du manque de pâturages, le responsable de la Croix-Rouge avec lequel je voyageais me dit: “je sais que vous avez envie de pleurer, mais ne pleurez pas. Retenez-vous et assurez-vous que les choses s’améliorent.”
Je pense parfois au film Quo Vadis où un Néron décadent interprété par Peter Ustinov déclare: ‘Je pleure sur toi, Petronius’ en recueillant plusieurs de ses larmes dans un lacrymatoire de cristal. En fait, il venait juste d’ordonner à Petronius de se suicider et, bien évidemment, il s’en sentait mal. Quand nous ressentons de la compassion, qui est une manifestation du meilleur amour qui soit, nous devrions savoir que nos réactions devraient être beaucoup plus que ce simple sentiment, beaucoup plus que les gestes dramatiques inspirés par la culpabilité.
Dans notre propre pays où nous sommes témoins d’injustice et où nous savons que nous ne pouvons pas combler les fossés qui existent dans notre société, nous devons nous retenir et nous assurer que ce que nous faisons n’est pas simplement une effusion émotive.
Chaque jour nous faisons face chez nous à des différences tellement grandes qu’on n’aurait même pas pu imaginer cela possible il y a cent ans. Ce que je recommande, c’est d’attendre pour voir, c’est la patience, et je suis très heureuse de voir une jeune fille qui porte un foulard et un garçon qui arbore un turban et qui chantent: ‘Sainte Nuit’. C’est peut-être de petites choses comme celle-là qui me rendent heureuse, comme une idiote.
La peur que les gens ressentent envers l’autre me fait comprendre que la peur est ce qui peut figer l’instinct le plus généreux en nous. La peur peut nous empêcher d’aider un inconnu. C’est une peur que nous devons dominer. Les gens d’Hérouxville ont simplement manifesté leur profonde crainte par rapport à un changement de leur mode de vie ou à une demande de changement qui leur serait faite, ou une obligation qui leur en serait imposée. En-dessous de tout ça, je suppose qu’il y a le sentiment non pas qu’une personne étrangère pourrait être lapidée, mais plutôt l’une d’entre elles. Ces choses sont vécues de façon très personnelle par ceux et celles qui ne font pas partie des élites décisionelles. Ces personnes n’ont pas lu “La Liberté” de Stuart Mill; elles n’ont pas saisi qu’on ne peut les forcer à faire ce que d’autres font. J’y vois une façon de contourner la différence dans notre société, de la contrecarrer.
Les peuples aborigènes nous offrent une manière de voir la différence dans notre société. Nous savons qu’il existe trois peuples fondateurs - les Francophones, les Anglophones et les Aborigènes. La différence des Aborigènes affirme la place qui leur revient dans notre société. Et ils ne l’occupent pas maintenant.
George Erasmus, l’un de mes prédécesseurs à cette tribune, a décrit cela de la façon suivante: “Les idéaux d’une vie bonne sont ancrés dans les langues indigènes et dans les enseignements traditionnels. Les Anishinabek recherchent le don spirituel de pinatziwin - une longue vie et le bien-être qui permettent d’atteindre la sagesse. Les Cris du nord des Prairies donnent une grande importance au miyowicehtowin - le fait d’entretenir de bonnes relations. La Grande Loi des Iroquois établit des règles qui visent à maintenir la paix entre les peuples, allant au-delà de la résolution des conflits jusqu’au soin actif du bien-être commun. Les peuples aborigènes de tout le Canada, sur les plates-formes internationales, parlent de leur relation avec le monde naturel et de la responsabilité de l’être humain de maintenir l’équlibre de ce monde naturel; des rituels où nous rendons quelque chose en reconnaissance des dons que nous avons reçus de Mère Nature consolident le sens de responsabilité. ... La plupart des Canadiens et Canadiennes sont d’accord quant à ces objectifs: une longue vie, de la santé, et de la sagesse pour nous-mêmes et nos familles; une société harmonieuse et solidaire; la paix entre les peuples de diverses origines et territoires; et une relation durable avec l’environnement naturel.”
C’est presque douloureux pour moi de lire ces mots car ils nous amènent à nous demander pourquoi nous ne nous comprenons pas les uns les autres alors que nous partageons tous ces buts. Je pense que les colons de ce pays qui ont trouvé les Aborigènes déjà sur place et ont signé des traités avec eux sont responsables de bien des choses. Dès l'origine, les Aborigènes étaient différents. Nous, les immigrants, les colons, nous sommes arrivés chez les Premières Nations et nous avons tenté de faire de la propriété la différence entres elles et nous: ensuite, c'était «NOUS sommes les propriétaires de ceci» plutôt que « Nous pouvons partager ceci. »
Je l’ai senti moi-même quand, en tant que représentante de la Couronne, j’ai procédé à la remise en vigueur de traités lors de cérémonies, par exemple, auprès d’une tribu aborigène à Lower Fort Gary en 2001. On m’a alors remis une réplique de la médaille qui avait été frappée à l’époque montrant le Gouverneur Simpson et le Chef des Premières Nations. Et j’ai aussi remarqué que lors de ces cérémonies, il y avait un respect à la fois personnel et abstrait qui m’était accordé en tant que représentante de la Couronne. Et lors de la Journée Aborigène chez les Algonquins en 2000, les gens me donnaient le titre de “grand-mère”, quel que soit leur âge. Et je me souviens que le traité mentionné se terminait par ces mots: “ce lien tiendra aussi longtemps que brillera le soleil, que couleront les rivières et que poussera l’herbe.” C’est de bonne foi que les peuples indigènes ont signé ces traités. J’aimerais que nous, qui sommes venus plus tard, qui vivons la réalité de ces traités, nous les respections. Je crois que nous n’arriverons pas à traiter de la différence dans notre pays tant que nous n’aurons pas rempli avec justice les promesses que nous avons faites aux peuples aborigènes. Les preuves de notre trahison sont présentes tout autour de nous: - dans les réserves, dans les villes, dans les statistiques de problèmes de santé, comme le diabète et le syndrome de l’alcoolisme congénital. Au cours de notre histoire, nous avons pris l’habitude de signer des traités - l’Acte de Québec en 1774 et l’Acte de la Confédération en 1867 et tous les traités avec les peuples autochtones. Nous comprenons ce genre de complexité, mais dans le cas des indigènes, pourquoi n’avons-nous pas livré notre part de l’entente.
Quand j’allais à l’école publique, nous avions des projets de travaux manuels où on nous donnait une planche de bois et on nous demandait de construire un village indigène avec des morceaux d’écorce de bouleau, de cèdre et d’autres matériaux que nous pouvions trouver. Nous construisions de petits tipis, de petits arbres d'aiguilles de pins, et nous parlions du mode de vie des Indiens, mais nous n’avons jamais connu un seul autochtone, même si la Réserve de Maniwaki se trouvait à moins de quarante milles de l’école où nous étudiions les peuples aborigènes comme s’ils avaient disparu et comme si nous reconstruisions un mode de vie qui n’existait plus.
J’aimerais croire que cette attitude fondamentale que nous ressentons quant à la différence des Aborigènes va mener à une conciliation qui apportera égalité et justice. Dans toutes les provinces, si vous demandez à des élèves dans une classe où il y a des enfants aborigènes de lever la main s’ils sont des gens soumis à des traités, il n’y aura que les enfants des premières nations à s’identifier. En fait, nous sommes tous soumis à des traités parce qu’il faut deux parties pour signer un traité, et c’est ce que nous avons convenu.
Je crois que la façon que nous aurons de traiter de cette question à l’avenir nous permettra de juger si nous sommes capables de faire face à la différence qu’il y a chez les nouveaux arrivants. Nous avons une obligation morale de nous assurer que la relation avec les peuples autochtones soit équilibrée. Il faut que nous utilisions ce que les Inuit appellent isuma - soit une intelligence qui unit la connaissance de ses propres responsabilités envers la société. Notre société inclut les peuples autochtones et nous devrions utiliser les façons de faire indigènes pour la rendre plus juste. Si nous nous sentons responsables les uns des autres alors nous aurons le sentiment que la différence qui caractérise les peuples autochtones représente un enrichissement pour notre société et pour tous ceux qui arrivent.
Une fois de plus, je veux revenir au fait que nous sommes tous contemporains et que nous sommes tous sur la même marche de l’échelle de l’évolution humaine. Nous nous devons de regarder qui sont les autres avec nous sur cette marche et leur accorder curiosité, compréhension et acceptation.
Il y a un concept qui a été décrit et répandu par l’évêque Desmon Tutu d’Afrique du Sud, c’est celui de ubuntu. Il tient de l’essence même de l’être humain, de l’humanité de chacun et chacune liée à celle des autres. Ce n’est pas “je pense donc je suis”, c’est “je suis parce que nous sommes”. Une personne devient une personne par l’intermédiaire d’autres personnes. J’y lis que nous devenons quelqu’un via d’autres qui ne sont pas comme nous, tout comme via ceux qui sont semblables à nous.
Si nous ne faisons pas face franchement à cette question de la différence qui est à la racine et dans l’histoire de notre société, nous ne réussirons pas à faire face à la différence de ceux qui arrivent en grand nombre chez nous chaque année, ce quart de million de personnes qui se joignent à nous et qui, après trois ou cinq ans deviennent citoyens s’ils le désirent. Nous sommes confrontés au danger de croire que la différence vient exclusivement de l’extérieur alors que nous avons été plongés dans la différence tout au long de notre histoire depuis que nous sommes arrivés sur ce continent. Nous ne sommes pas venus dans un endroit désert. Nous sommes venus dans un endroit habité dont les résidents parcouraient un certain territoire mais savaient comment le partager car ils savaient comment mettre à contribution ses ressources, et comment le mettre en commun avec les autres. C’est probablement parce que nous donnons une telle importance au fait de posséder quelque chose et d’exploiter tout ce que nous possédons que même ce souvenir des premiers peuples nous dérange. La différence entre posséder et partager est au centre de ce qu’on doit résoudre. C’est au cœur de la noirceur qu’on a laissé entre nous.
Environ une semaine après que la nouvelle ait été connue que les gens du petit village du Québec avaient établi un règlement qui empêchait la lapidation des femmes, quelques femmes musulmanes sont allées parler aux gens du village. C’était une réaction étonnante mais tout à fait saine à la situation. C’est exactement ce que nous devrions tous faire les uns envers les autres, c’est-à-dire parler, discuter, établir un contact face à face, sans avoir recours à la violence. Si nous ne comprenons pas et nous sentons frustrés de ne pas comprendre, on peut toujours crier.
De nos jours, nous sommes tous familiers avec le type de dialogue qui est souvent mis en place et qu’on appelle généralement ‘interface’où des moines, des prêtres et des rabins voyagent pour bavarder les uns avec les autres. Je comprends très bien pourquoi cela a lieu. Ces gens tombent dans la catégorie de ceux dont les esprits se ressemblent et il n’y a rien de mal à ce qu’ils trouvent un certain réconfort dans l’attitude les uns des autres et dans le besoin d’essayer ensemble de créer l’harmonie; mais le problème est qu’on ne va nulle part si la discussion est limitée à ceux qui sont fondamentalement d’accord.
Quand je parle d’accepter des gens que nous n’aimons pas et dont nous n’admettons pas les valeurs, je veux dire qu’il va nous falloir parler à des extrémistes, et à des gens qui sont à l’autre bout du spectre des idées et dont les préjugés nous paraissent détestables. Mais je crois que ce que nous allons devoir faire, ce sera d’engager des discussions avec des personnes dont les points de vue nous semblent instinctivement répugnants. Mais j’ai bien peur que nous ayons à aller jusque là car un dialogue est un dialogue et ce dans quoi nous nous sommes engagés jusqu’ici, c’est ce que j’appellerais des monologues parallèles.
Il me semble que ça n’a jamais marché de dire aux gens ce qu’ils ne doivent pas faire et à quel point nous ne les respectons pas à cause de ce qu’ils font. À un certain moment, nous allons devoir engager des discussions avec des gens qui croient à la violence, dont les préjugés ne correspondent pas à nos sentiments qui sont présumément aussi des préjugés. Cela va être un vrai test pour nous en tant que pays. Pour nous qui vivons dans un pays en paix, tranquille, qui jusqu’ici a réussi comme par miracle son intégration, notre communauté d’esprit va être fondamentalement remise en question.
Au Canada, nous sommes d’après moi parfaitement aptes à aider les gens à se comprendre les uns les autres même s’ils craignent la provocation. Un grand nombre de nos nouveaux citoyens peuvent être utiles à leurs lieux d’origine en y exportant d’ici une vision qui pourra les aider dans leurs luttes intestines et leurs règlements de comptes. Il va nous falloir être non-traditionnels car nous devons réaliser qu’en ne leur parlant pas, en ne les comprenant pas, en ne manifestant pas de curiosité à leur endroit, en ne nous engageant pas dans une relation avec eux, nous allons laisser croître de plus en plus le nombre de personnes prêtes à écouter les extrémistes. Le fait de ne pas parler à une personne consolide ses préjugés et sa haine. Le fait de ne pas offrir l’accès ouvert à toutes les coutumes et pratiques du Canada serait un obstacle au progrès de notre pays. On doit se servir de l’énergie de la différence pour alimenter la puissance de notre structure politique, notre responsabilité envers l’environnement, notre acceptation passive des autres.
Pourquoi n’avons-nous pas la force de faire face à la différence et de confronter ce qui est laid et inacceptable? Je crois que le dialogue va ramener tout le monde vers le centre et que c’est au centre que tout le monde veut se retrouver. Cela pourra paraître naïf pour certains, ou idéaliste d’imaginer que le fait de parler va convaincre des gens qui sont séduits par l’extrémisme et qui veulent détruire notre “manière de vivre”. Mais je crois que nous allons devoir nous y confronter et nous pourrions très bien assumer le leadership dans cette façon d’aborder et de donner toute son extension au pluralisme. Nous devons utliser le mot ‘dialogue’ dans son véritable sens. L’habileté à voir la différence, sans pour autant avoir l’instinct de l’assimiler pour la faire disparaître, est une dynamique que nous devons souhaiter pour le Canada.
Quand nous parlons de nous entendre les uns avec les autres et sentons la maigre bienveillance dont nous nous berçons, nous nous plaçons là où nous pouvons empêcher de faire un trou dans le mur du malentendu et de l’isolement. Ce n’est pas suffisant. Et, de plus, ça ne va pas durer. Il nous faut nous servir de la dynamique de la différence pour trouver une nouvelle voie.













